Position

Empêcher les violences sexualisées dans l’espace numérique – maintenant

Pour faire d'Internet un espace auquel toutes et tous peuvent accéder et participer en sécurité, les entreprises d'IA et les plateformes de réseaux sociaux doivent assumer leurs responsabilités et les personnes concernées doivent être mieux protégées.

Image: Egor Komarov / Unsplash
Angela Müller
Dr. Angela Müller
Directrice d'AlgorithmWatch CH | Associée d’AlgorithmWatch
Estelle Pannatier
Chargée de politique senior

Tu es concerné·e par des violences ou tu connais des personnes qui le sont? Tu trouveras ici de l'aide.

Les cas où l'IA générative est utilisée à des fins de violence sexualisée se multiplient et se ressemblent: des utilisateurs créent des deepfakes sexualisants non consentis à l'aide de l'IA pour nuire à l'intégrité et à la réputation de personnes ou pour leur faire du chantage, notamment dans le cadre de ce qu'on appelle la «sextorsion». Des jeunes hommes créent, à l'aide de l'IA, des images et des vidéos à caractère sexuel, dont certaines mettant en scène des influenceuses suisses. Ils diffusent ensuite parfois ces contenus, notamment sur les réseaux sociaux, dont les algorithmes, conçus pour maintenir les utilisateur·rice·s connecté·e·s le plus longtemps possible, amplifient encore leur propagation. Des utilisateurs, majoritairement des hommes, déshabillent des femmes et des enfants via Grok AI sur X, comme cela a été révélé début 2026. Ou ils génèrent des insultes sexistes et des discours haineux via des chatbots d'IA. C'est ce qu'illustre la plainte déposée récemment par la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter: sur X, un utilisateur a demandé à Grok d'insulter Karin Keller-Sutter. Le chatbot d'IA a généré des discours haineux sexistes et les a publiés sur X.

Ces actes de violence sexualisée et ces actes sexistes ne se produisent pas ex nihilo. Le sexisme et la misogynie sont encore très présents en ligne. Nous observons notamment sur les réseaux sociaux une tendance croissante à la radicalisation misogyne, au sein de ce qu’on appelle la «manosphère». Il s’agit d’un ensemble de communautés en ligne qui propagent des conceptions rigides et agressives de la masculinité. Parallèlement, ces communautés diffusent l’idée fausse selon laquelle le féminisme et l’égalité des sexes se seraient développés au détriment des droits des hommes.

Ce qui se manifeste dans l'espace numérique n'est pas un problème isolé, mais le prolongement des structures de pouvoir patriarcales et de la violence sexiste par de nouveaux moyens. Les contenus portant atteinte à l'intégrité des personnes existaient bien avant l'apparition des deepfakes générés par l'IA. La violence sexualisée et les contenus sexistes et misogynes sont toutefois amplifiés lorsque les technologies sont utilisées à cette fin. Les femmes et les enfants sont particulièrement victimes de violences sexualisées. En mars 2026, le Conseil de l’Europe à Strasbourg a exprimé dans une déclaration sa préoccupation face au fait que la violence à l'égard des femmes et des filles favorisée par la technologie prend de plus en plus d'ampleur en raison de l'évolution technologique rapide, notamment de l'intelligence artificielle.

Si nous voulons que les systèmes algorithmiques et d'intelligence artificielle profitent à toutes et tous, nous devons, en tant que société, nous mobiliser pour que ces technologies ne soient pas utilisées ou détournées à des fins de violence et d'oppression. Cela nécessite une approche globale qui prévienne la violence, garantisse des espaces de débat constructif en ligne et permette aux personnes concernées de faire valoir leurs droits.

Nos recommandations en bref:

Empêcher la création: interdire les outils de deepfakes sexualisés

Les outils basés sur l'IA facilitent aujourd'hui plus que jamais la création de deepfakes à caractère sexuel non consentis. Cela va des applications qui vantent explicitement leur capacité à sexualiser des images de personnes réelles jusqu'aux logiciels généraux, tels que les applications de «face-swapping», qui peuvent être détournés à ces fins.

L'UE examine actuellement une telle interdiction dans le cadre du règlement sur l'IA. En Suisse, deux interventions à ce sujet sont en suspens au Conseil national (motion 24.4025 et motion 24.4018).

Ensemble, mettons fin aux deepfakes sexualisants!

Depuis 2025, notre organisation sœur à Berlin, AlgorithmWatch, recense les cas d’outils disponibles sur les plateformes et dans les boutiques d’applications permettant de créer des deepfakes sexuels non consentis. Un formulaire permet de signaler les applications, sites internet ou comptes contenant des «Non-consensual Sexualisation Tools» (NSTs). Ces éléments sont ensuite signalés aux opérateurs de plateformes afin qu’ils soient supprimés. Cela a déjà permis de supprimer certains NST. Cependant, il s’agit parfois d’un succès éphémère et l’application réapparaît peu de temps après. Les plateformes se montrent souvent peu coopératives et ne réagissent pas aux signalements. Cela montre clairement pourquoi un durcissement de la législation dans ce domaine est nécessaire.

Empêcher la diffusion: demander enfin des comptes aux plateformes

Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la diffusion des discours de haine et des contenus sexualisants non consentis. Lorsque les algorithmes des plateformes sont conçus pour mettre en avant les contenus qui génèrent beaucoup d'interactions et suscitent des réactions émotionnelles, les deepfakes sexuels sont présentés à un public encore plus large, ce qui cause un préjudice supplémentaire aux personnes concernées. Les grandes plateformes sont également utilisées pour partager des liens vers des applications problématiques, en faire la promotion et échanger des astuces sur la manière de créer des deepfakes sexuels à l’aide de chatbots d'IA courants.

Le Conseil fédéral a élaboré une proposition visant à réglementer les réseaux sociaux et les moteurs de recherche (avant-projet de loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche, AP-LPCom). Celui-ci présente toutefois certaines lacunes en matière de prévention de la violence sexualisée et sexiste. Afin de combler ces lacunes, la loi doit être complétée comme suit:

Soutenir les personnes concernées: renforcer la protection légale contre la violence sexualisée dans l’espace numérique

La Suisse ne dispose pas de réglementation spécifique concernant les deepfakes. Il existe toutefois des dispositions légales qui peuvent être invoquées contre les deepfakes à caractère sexuel réalisés sans le consentement de la personne concernée. Le droit pénal sanctionne notamment l'usurpation d'identité (art. 179 CP) et la transmission indue d’un contenu non public à caractère sexuel (art. 197a CP), bien que, dans ce dernier cas, il soit controversé de savoir si cette disposition couvre également les deepfakes ou si elle se limite aux contenus réels. Si un deepfake à caractère sexuel représente un enfant, il peut s'agir d'un cas de pornographie interdite (art. 197 CP). En droit civil, il est également possible d'intenter une action pour violation des droits de la personnalité (art. 28 CC), notamment le droit à l'image et à la voix, le droit au respect de la vie intime et privée et le droit à l'honneur. Dans sa réponse à la motion 23.3563, le Conseil fédéral ne voit pas la nécessité d’une réglementation concernant les deepfakes. Les juristes se demandent toutefois si les normes existantes sont suffisantes ou s’il faudrait une réglementation spécifique pour les deepfakes sexualisants réalisés sans le consentement des personnes concernées.

Aborder la violence sexualisée de manière globale

L'utilisation des technologies, en particulier de l'IA, pour renforcer la violence sexualisée et les contenus misogynes et sexistes doit être considérée dans un contexte plus large. La violence sexualisée et sexiste ne commence pas dans l’espace numérique et ne s’y arrête pas non plus. Il est donc d’autant plus important de promouvoir, outre des mesures juridiques, un changement sociétal dans la manière d’aborder la violence de genre, le sexisme, la misogynie et les personnes concernées. Les femmes touchées par des deepfakes sexualisants ne sont en rien responsables: la responsabilité incombe aux entreprises d’IA, aux plateformes de réseaux sociaux et aux auteurs de ces actes. Pourtant, elles sont souvent exposées à la stigmatisation et à la honte et atteintes dans leur réputation, ce qui peut les dissuader de chercher de l’aide ou de porter plainte. Les approches visant à éliminer la violence sexualisée sont multiples et complémentaires. Outre les recommandations susmentionnées, d’autres mesures sont nécessaires. Parmi celles-ci figurent notamment:

Que fait la politique?

Dans nos guides, nous présentons un aperçu de l'état actuel de la réglementation des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et de l'intelligence artificielle en Suisse:

Réglementation des plateformes en ligne: que fait la Suisse?

Réglementation de l’IA: que fait la Suisse?

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